Fred et Pierre se marient
Fred et Pierre se marient
 

 

Bon,

 

C’est l’heure pour moi de prendre la parole, pour accorder encore quelques minutes de répit à cette Sixtine du chou à la crème. Vous n’y couperez pas.

Certains le savent, je relis Proust en ce moment : je serai donc bref…

 

Tout d’abord je voudrais vous dire que je vous ai regardé ce matin, et je vous ai vu, tous, et je vous regarde ce soir, et je vous vois, tous, et je voudrais partager la dernière chose que mon père nous a dite, à Pierre et à moi, quand il a compris et mesuré la force, la puissance de notre amour. Il nous a dit « Qu’est-ce que vous êtes beaux ! », et j’ai envie de vous dire ce soir : « Qu’est-ce que vous êtes beaux ! »

 

C’est une journée particulière, un mariage, surtout quand c’est le sien.

Et celui-ci peut-être encore un peu plus particulier, parce que nous avons eu l’opportunité de bénéficier de… Quoi ? Huit ans de réflexion, à quelques jours près, depuis notre première rencontre.

Pour vous rassurer d’emblée, et quitte à en décevoir certains – pardon maman, et pardon belle-maman – nous ne sommes pas arrivés absolument vierges au mariage.

Rien n’y a fait : Pierre est Poissons et je suis Bélier.

 

Certes, il eût été beau sans doute que, comme dans un Songe d’une dernière nuit d’été, à la faveur des danses digestives auxquelles vous vous livrerez bientôt, nous nous éclipsassions, Pierre et moi, l’un portant l’autre à tour de rôle à travers tout Paris, courant, ahanant, trébuchant, râlant de concert jusqu’à notre couche nuptiale… mais laissons la pudeur, car nous n’en manquons pas, tirer un voile diaphane mais waterproof sur cette fantaisie d’un romantisme échevelé.

Et revenons à nos oursons…

 

Huit ans de « fiançailles », donc, d’expériences partagées, souvent si belles, parfois si rudes – du meilleur et du pire nous avons eu quelque avant-goût. Quelques absents aussi sont là ce soir, avec vous tous, qui nous faites ce si beau cadeau de votre présence dans nos vies, dans notre vie.

Huit ans, déjà, de vie commune, mais je n’ai absolument aucune envie ce soir d’en tirer un quelconque bilan, parce qu’au bout de ces huit années, il y a quelque chose de toujours… neuf : la surprise de l’Amour (ce n’est pas une vieille sitcom avec Vanessa Demouy, c’est une comédie de Marivaux).

 

L’Amour…

J’ai longtemps badigeonné les pages de mes journaux intimes de ce mot dans mon adolescence.

Je pensais à vingt ans en être frappé chaque semaine.

C’est que je le confondais avec le désir, qui l’anime, mais qu’il transcende.

Mais, de semaine en semaine, je me relisais….

Et plus je me relisais, mieux je voyais qu’il ne s’agissait que de désir. Et l’Amour finissait par me sembler n’être qu’un mot, et un vieux mot, vide peut-être, en tout cas usé d’avoir, comme un chien galeux et errant, été traîner sa faim dans tous les caniveaux du monde.

Et puis j’ai rencontré cet homme…

 

Pierre a mentionné tout à l’heure cette habitude que nous avons de trinquer avec tout, de la flûte de champagne au pot de yaourt. Je me souviens que cette habitude est née naturellement, comme une évidence, dès notre premier petit déjeuner, au matin de notre première nuit. Nous sentions sans doute déjà qu’il y avait là matière à célébration.

Cette première nuit, bien sûr, mais aussi, et aujourd’hui je dirai surtout, le sentiment un peu émerveillé de parler la même langue, d’être de connivence, d’être en intelligence.

Dans A l’ombre des jeunes filles en fleur – un titre qui nous convient parfaitement, je trouve – Proust dit : « Sauf chez quelques illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est lettre morte, ce qui rapproche, ce n’est pas la communauté des opinions, c’est la consanguinité des esprits. ».

Et je crois aujourd’hui que ce que nous voulions dès ce premier matin célébrer, c’était justement d’entrevoir chacun chez l’autre que, parce que nous n’avions pas la même histoire, les mêmes expériences, la même vie, nous avions justement tant à partager, pour construire ensemble : une nouvelle histoire, de nouvelles expériences et une nouvelle vie.

Et ce soir je regarde Pierre, et je peux dire avec fierté : « Wooow, c’est mon mari ».

 

Qu’est-ce qui fait qu’on se rencontre, vraiment, au lieu de se croiser ?

Qu’est-ce qui nous rend prêts à cela ?

Qu’est-ce qui nous donne la force de le reconnaître, et de le défendre ?

Je n’en ai à peu près aucune idée…

 

Mais si j’ai un conseil à vous donner ce soir, n’abandonnez jamais le chien galeux, errant et affamé de l’Amour.